oeil sur la Tunisie

07 décembre 2012

Opinions

La Tunisie : multiple et indivisible

 Par Adel ZOUAOUI
La Tunisie semble aujourd’hui plus divisée que jamais. Aux fractures régionales, sociales et culturelles, s’ajoute une autre, celle de l’identité. «Qui sommes-nous ?», se demande-t-on de plus en plus. Sommes-nous des Arabes, des Berbères, des Musulmans, des arabophones ou des francophones? Nos racines remontent-t-elles à Carthage, à Rome, à l’époque aghlabide ou husseinite ? La prégnance de la question identitaire sur l’ensemble de nos débats n’est plus à démontrer. D’ailleurs, on en parle partout : dans les écoles, dans les universités, sur les lieux de travail, dans nos foyers et même à l’Assemblée constituante. La rue, elle aussi, semble nous interpeller, et c’est par le truchement des apparences vestimentaires qu’on affiche ses convictions religieuses et idéologiques. Cela ne peut être que de bon augure, dira-t-on, si on s’en tient au simple fait de la diversité vestimentaire ou celle des points de vue. Puisque c’est par cette même diversité que se distinguent les sociétés démocratiques. Mais là où le bât blesse, c’est quand un groupe d’individus, quel qu’il soit, a recours à la violence, physique ou verbale, au rabaissement ou à la dépréciation de l’autre, pour imposer sa conception.
Force est de constater que la Tunisie de l’après-14 janvier voit l’émergence en son sein d’un antagonisme de plus en plus virulent entre forces traditionnalistes d’une part et forces modernistes d’autre part. Les premiers clament volontiers un retour vers le passé et revendiquent une lecture littérale du Coran, les seconds, plutôt attachés aux valeurs de la laïcité, sont littéralement et résolument tournés vers l’Occident. Les deux se regardent en chiens de faïence, déblatérant les uns contre les autres et s’accusant des pires péchés. Ce clivage, inconnu auparavant, reflète-t-il une réelle crise de nos valeurs ou un déchirement identitaire qui a fait subitement surface depuis que la chape de plomb de la dictature a sauté ? Qui a tort et qui a raison ? Ce n’est nullement en posant la question en ces termes qu’on pourrait résorber ce conflit muet et tempétueux à la fois.
Si certains excès licencieux et certains points de vue obtus sont inhérents à une vie démocratique, il n’en demeure pas moins que la Tunisie d’aujourd’hui semble être incapable, dans son nouveau paradigme de liberté, de se réconcilier avec elle-même et avec son passé, et d’intégrer les valeurs de la modernité sans renier son patrimoine. Si les traditionnalistes rêvent d’un califat, de l’application des lois de la charia et de femmes intégralement voilées, prônant le repli identitaire, la haine de l’Occident et s’ils sont bien décidés, de surcroît, à battre en brèche tout ce que la Tunisie a pu réaliser depuis l’indépendance, surtout en termes d’égalité entre hommes et femmes, les modernistes, eux, semblent tourner le dos à leur propres racines arabo-musulmanes et aspirent à un modèle de développement purement occidental.
Dans ce nouveau monde, de plus en plus globalisé, faut-il s’ouvrir aux autres au risque d’oublier ses propres valeurs et de perdre ses repères ou faut-il se replier sur soi et finir, comme l’a déjà décrit Amine Maalouf, par s’enfermer dans une identité meurtrière. Quelle attitude adopter ?
La Tunisie d’aujourd’hui ne peut souffrir ni d’être en déphasage avec ce monde en plein mouvement, ni de se renier elle-même. Elle doit réussir une équation que beaucoup d’autres nations ont réussie. Je citerai l’exemple du Japon:  un pays à la fois profondément ancré dans son identité culturelle et résolument ouvert sur le monde.
Enfin, est-il judicieux de légiférer sur les contours de notre identité nationale? Doit-on la réguler, l’orienter dans un sens et pas dans un autre, comme le prétendent certains de nos politiques ?
  Vaine entreprise. Les identités, quelles qu’elles soient, sont en perpétuel mouvement et ne peuvent souffrir d’être contenues. Elles ne sont ni monolithiques ni immuables. Elles évoluent au rythme de notre ouverture sur le monde et des influences que nous subissons. Vouloir les enchâsser éveillera fort probablement, en chacun de nous, l’hydre de l’extrémisme et du fanatisme. A titre d’exemple, se dresser aujourd’hui contre l’apprentissage de la langue française sous prétexte que nous sommes des arabophones relève d’une attitude horriblement sclérosée et obtuse. La langue de Voltaire fait partie de notre identité depuis un siècle déjà et, de surcroît, nous assure incontestablement une ouverture sur le monde.  
Outre le fait qu’il est infructueux, le débat sur l’identité nationale peut détourner notre attention de la crise et des problèmes sociaux que connaît actuellement notre pays.
En fait, ce débat est un faux débat. Il n’a pas de raison d’être puisque nous  autres Tunisiens, nous sommes bel et bien musulmans et fiers de notre appartenance à la culture arabo-musulmane. Nous n’avons pas à rougir ni de notre passé ni de notre patrimoine. Nous sommes dépositaires d’une civilisation trois fois millénaire, qui a brillé de mille feux sur tout le bassin méditerranéen.
N’en déplaise à certains politiques, notre identité est plurielle. Nous sommes à la fois arabes et musulmans; berbères et africains, maghrébins et méditerranéens, arabophones et francophones. Toutes ces identités, petites ou grandes, locales ou nationales,  interagissent entre elles pour faire émerger cette grande identité tunisienne, qui est la nôtre. Laquelle identité fait de nous tous une nation multiple et indivisible.

Auteur : A.Z.

Posté par Adel Zouaoui à 16:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]